Entretien avec Leopold Ross

Le MonsterVerse investit le petit écran avec la série Monarch: Legacy of Monsters afin de nous révéler les origines de cette organisation secrète chargée d’étudier et de surveiller les monstres, à l’instar du célèbre Godzilla. Loin des rythmes martiaux d’Alexandre Desplat, Bear McCreary ou Tom Holkenborg au cinéma, le score de Leopold Ross adopte une approche plus idiosyncrasique ; fort de ses motifs mélodiques qui traduisent la complexité émotionnelle des protagonistes, mais surtout plus immersive, grâce à des atmosphères électroniques qui cristallisent aussi bien le mystère entourant le projet Monarch que les peurs d’une attaque kaijū ; à l’image de son générique doté d’une esthétique folle. Le compositeur britannique, frère d’Atticus Ross (Le Livre d’Eli) et fan de Godzilla à n’en point douter, nous dévoile les secrets de ce projet musical titanesque dans une interview garantie sans spoilers ! *

Comment vous avez été engagé sur la série Monarch : Legacy of Monsters ?

Lorsque j’ai reçu l’appel pour prendre part à cette série, j’ai immédiatement répondu « oui » pour la simple et bonne raison qu’il s’agissait d’une opportunité de retravailler avec Chris Black, le producteur exécutif. Le processus créatif de notre précédente collaboration avait été tellement enrichissant que j’ai sauté sur cette occasion sans même avoir compris de quoi Monarch parlait ! Jusqu’à ce qu’on m’envoie les premières images… La toute première scène que j’ai vue, c’est l’arrivée de Cate à Tokyo ; entrecoupée de petits flashbacks sur Godzilla au Golden Gate Bridge. Je suis resté bouche bée en me disant : « P***** de m****, c’est Godzilla ! ». C’est à cet instant que j’ai réellement pris conscience de l’ampleur du projet. Une vague d’adrénaline et d’inspiration m’a envahi lorsque j’ai réalisé quelle chance incroyable j’avais de pouvoir créer de nouveaux thèmes pour une icône cinématographique aussi culte.

Intégrer l’univers étendu du MonsterVerse implique-t-il une approche musicale particulière ?

De la même manière que l’héritage est un thème important de la série, l’héritage dans le canon du MonsterVerse est également un élément que j’ai pris en compte dans la musique. Le défi était de savoir comment rester fidèle à son esthétique tout en laissant suffisamment d’espace pour y apposer notre propre marque. Et je pense honnêtement, ou du moins musicalement parlant, que la solution était de se laisser le droit à l’essai et à l’erreur. Il y a des choses qui ont fait tilt immédiatement – par exemple le thème du générique d’ouverture- et d’autres qui ont été affinées au cours de la post-production.

Au cinéma, Alexandre Desplat (Godzilla de G. Edwards, 2014), Bear McCreary (Godzilla : Roi des Monstres de M. Dougherty, 2019) et Tom Holkenborg (Godzilla vs Kong de A. Wingard, 2021) ont façonné leur propre thème musical pour symboliser la puissance de Godzilla ; tout en invoquant ses racines, à travers une instrumentation spécifique (cuivres féroces, sonorités japonaises, percussions massives, chants tribaux) ou grâce à la réhabilitation du thème originel d’Akira Ifukube. La série Monarch se détache de toute continuité et de toute influences musicales pour bâtir un univers sonore totalement inédit. L’absence de ces composantes musicales du MonsterVerse exprime-elle une volonté de s’émanciper de vos prédécesseurs ou démontre-elle que Godzilla n’a pas encore révélé son plein potentiel ?

C’était un choix purement artistique de créer un nouveau thème pour cette ère de Godzilla. Ça représente aussi une perspective de rêve pour un compositeur. Mais vous avez raison : Godzilla n’a pas encore révélé tout son potentiel. Il était là avant nous, et il nous survivra à tous !

Le générique d’ouverture déploie une esthétique électronique remarquable, empreinte de mystère et de tension, qui capture toute l’essence de la série. La conception de ce thème représentait-elle un défi majeur ?

A vrai dire, le « Main Titles » est l’un des premiers morceaux que j’ai écrits, avant même d’avoir eu accès au moindre visuel. J’étais si enthousiaste et inspiré par les scénarios que l’on m’avait envoyés que j’ai pu commencer à esquisser des idées aussitôt. Le thème principal s’est imposé de lui-même. D’ailleurs, j’ai remarqué que ce phénomène se produit souvent ; notamment avec les meilleures musiques que j’ai écrites, sans que je puisse l’expliquer.

Vos atmosphères électroniques confèrent à la série un caractère immersif et organique qui, dans une certaine mesure, nous rappelle votre approche sur Le Livre d’Eli (des frères Hughes, 2010), une partition créée en collaboration avec votre frère, Atticus Ross, et sa femme, Claudia Sarne. Cette expérience a-t-elle eu une quelconque influence sur la conception du score de Monarch ?

Le Livre d’Eli a été la première musique de film à laquelle j’ai participé, et je pense que, d’une certaine manière, nous l’avons abordée avec naïveté. Nous avons simplement fait ce que nous pensions être cool pour le film. Et, parce qu’il s’agissait de notre première expérience commune dans la musique de film, nous n’étions pas entravés par les tropes du scoring traditionnel. Plus important encore, nous avons eu beaucoup de chance d’avoir un réalisateur qui croyait en nous – d’ailleurs, nous collaborons avec lui aujourd’hui encore. Cette expérience nous a donc donné la confiance nécessaire pour rester nous-mêmes. Alors oui, dans ce sens, Le Livre d’Eli a sans aucun doute influencé mon approche sur Monarch.

Avez-vous dû travailler en étroite collaboration avec le département des effets sonores pour vous assurer d’un équilibre entre la musique et le son ?

Oui, en particulier dans les séquences de bataille des titans parce que le niveau d’emphase des effets sonores est si extrême que la musique doit se faufiler à travers eux. Il fallait donc osciller en permanence entre ces deux paramètres. Mais je dirai que le plus important est de savoir quand s’abstenir de jouer. Parce que quand Godzilla enfonce son poing dans le Golden Gate Bridge, vous voulez entendre le métal du pont qui se tord. Tout comme vous avez envie de l’entendre rugir. C’est un son incroyablement unique et emblématique que la musique ne doit pas gêner. Je devais donc m’assurer que la dynamique et l’intensité de chaque scène étaient suffisantes pour accueillir ma musique, et ensuite choisir les endroits où me démarquer.

Contrairement à ce qu’elle peut laisser paraître, la série ne se concentre pas sur les kaijū mais se focalise sur les humains (la famille Randa, le général Shaw) et leur quête de vérité. Comment avez-vous travaillé la connexion émotionnelle entre les différents protagonistes ?

Lorsque je me suis penché sur les histoires familiales de la série, je voulais que la musique soit porteuse d’un sentiment de nostalgie et qu’elle amplifie les sentiments en suspens des personnages. J’ai donc entrepris de créer des motifs mélodiques simples qui représenteraient musicalement le statut de leurs sentiments. En fonction de l’accompagnement instrumental environnant, les sonorités de ces motifs permettent ainsi de déduire si les personnages ont pu résoudre ou non ces sentiments qui les affectent.

Outre le thème principal du « Main Titles » qui signale plusieurs apparitions, d’autres morceaux se démarquent comme « Lost Times », « Homecoming » ou « Separate Lives ». Pouvez-vous nous en dire plus sur la conception de ces morceaux ?

Je ne veux pas vous spoiler alors je ne peux pas entrer dans les détails… Je dirai simplement que « Separate Lives » traduit une idée que j’ai développée pour représenter la complexité des strates d’émotions que Cate et Kentaro ressentent à l’égard de leur père. J’ai obtenu cette mélodie grâce à un synthétiseur analogique – le Strega – tandis que les sections rythmiques ont été réalisées par Simon Green alias Bonobo, un maître du groove.

On imagine que vous avez un score de Godzilla favori ?

Le thème d’Akira Ikufube aura toujours une signification particulière pour moi.

 



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