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Entrevista con Philippe Sarde

Stéphane Lerouge : Après ‘Coup de torchon’, juste quelques mois plus tard, il y a un autre pari d’écriture qui m’a toujours ahuri. C’est quelques choses d’étonnant et je propose de regarder une séquence de ce film avec cette partition. Vous allez voir, celle-ci est insolite, où un père (Gérard Depardieu) qui tient le rôle d’un voyou, amène sa petite fille sur une plage du Nord de la France.

Visualisation de la séquence

Stéphane Lerouge : Deux contrebasses afro-américaine et un orchestre « ravelien ». Pourquoi cette fusion ?

Philippe Sarde : ‘Alain Corneau’ m’a dit : « Tu sais, je suis très hésitant. Je ne sais pas ce que je dois faire … deux contrebasses ou un orchestre symphonique ? ». Je lui ai répondu : « Écoute Alain, moi je viens de lire le scénario et très honnêtement je mettrai les deux » (rires). Là je me tire une balle dans le pieds ! Parce que les contrebasses jazz en soliste, qui sont prévues normalement pour le grave et l’orchestre qu’il fallait que j’écrive ... Je venais de me mettre la tête en bas et les pieds en l’air pour arriver à une belle lancée de musique qui soit à la fois émouvante, forte, sur un thriller et aussi sur une histoire d’amour. J’ai longtemps travaillé ce « pari » que je m’étais donné et que j’avais promis à ‘Alain’ qui m’avait fait confiance. Et au final, j’ai enregistré presque l’intégralité de cette partition avant même le tournage, si bien qu’il a monté son film sur la musique.

Stéphane Lerouge : Et les solistes sont ‘Ron Carter’ …

Philippe Sarde : … Et ‘Buster Williams’ qui étaient venus de New-York. Quant à l’orchestre c’était le London Symphony. Je dois vous dire qu’entre l’orchestration et les deux américains c’était aussi un mélange assez … (rires). Mais bon ! Vous voyez ce que je veux dire. Tout ça est quand même assez fou !

Stéphane Lerouge : ‘Alain Corneau’ disait toujours que la séquence qu’on vient de voir était parmi ses plus beaux souvenirs du tournage. Comme ‘Sarde’ avait enregistré cette suite en amont, il a pu la diffuser sur le plateau. Vous imaginez cette plage du Nord de la France avec la musique qui raisonne et les regards croisés entre cette petite fille et ‘Depardieu’ guidé par l’œuvre de ‘Philippe Sarde’. ‘Corneau’ disait que « c’était son meilleur directeur d’acteur. Il suffisait de se laisser porter par ce que tu vas entendre ».

Philippe Sarde : Oui.

Stéphane Lerouge : Cela me fait penser à une phrase de ‘Winston Churchill’ qui dit « Je ne suis pas exigeant, je me satisfait de ce qui a de meilleurs » (rires).

Philippe Sarde : Si on se satisfait de ce qui a de meilleurs, c’est qu’on est exigeant, non ?

Stéphane Lerouge : Je veux dire que très tôt, tu as cassé l’habitude des enregistrements de musique de film en allant enregistrer à Londres.
Philippe Sarde : Oui, je voulais mélanger des genres différents et cela correspondait à ce que je voulais, c’est-à-dire que ce ne soit jamais le même ressenti dans les films. C’est au conservatoire et avec mon professeur que j’ai appris à faire des mélanges. C’était très difficile et je n’y suis pas arrivé à l’époque. Il m’a fallu du temps … plus tard dans mon métier.

Stéphane Lerouge : Parmi les grands solistes auquel tu as travaillé en jazz, notamment ‘Toots Thielemans’ ou encore le mythique ‘Modern Jazz Quartet’, il y a un saxophoniste de légende qui avait travaillé sur un film d’Arthur Penn’ intitulé ‘Mickey One’ et qui n’avait jamais travaillé pour le cinéma français. Et c’est ‘Philippe Sarde’ qui pour la première fois l’amène en 1977, pour un film dont le titre est ‘Mort d’un pourri ‘ ... ‘Georges Lautner’ … ‘Alain Delon’ … et là aussi une séquence chorégraphique sans danse mais avec des regards silencieux, d’observation dans le hall de la gare Montparnasse.

Visionnage de la séquence.

Stéphane Lerouge : Avec la musique et la velouté du thème de ‘Stan Getz’, on arrive à transformer cette séquence presque en danse de mort.

Philippe Sarde : ‘Lautner’ n’avait jamais entendu la séquence avant l’enregistrement et il m’a posé la question suivante : « Comment à-tu transformer une scène que j’allais couper en grande partie parce qu’elle me semblait interminable ? » Mais je lui dit : « Georges, je t’ai dis avant de venir ici : LAISSE MOI FAIRE ! (rires). Et je vais tenter de t’empêcher de la couper. Je vais essayer de te la faire émotionnellement ». Sur le plan global c’était primordial, notamment lorsqu’on voit ‘Ornella Muti’ détenir un dossier important et ‘Delon’ qui essaye de passer inaperçu face aux tueurs qui désirent mettre la main sur ce dossier et par la même occasion la tuer. D’ailleurs il y a un plan où on les voit se croiser. Ils la laissent puis tentent de courir après. C’est tellement plus fort de l’étendre à une vraie scène où tout d’un coup, plusieurs choses vont s’assembler. A force des rapports entre ‘Delon’/‘Muti’ et celle du film, on abouti à une édition de moins et de plus. Et moi mon problème a toujours été de suivre cette espèce de règle.

Stéphane Lerouge : Mais là, qu’est ce qui se passe pour toi entre le timbre du saxophone de ‘Getz’ et ‘Delon’ ? … Et le regard de ‘Delon’ ?

Philippe Sarde : ‘Getz’ le ressemble étonnamment. Physiquement, ils avaient le même regard … Ce regard bleu acier, au couteau et je savais que les deux regards allaient être extraordinaire pour ce film. Et il en avait besoin de faire un film qui, je pense est le plus culotté quelque part et le plus abruti de ‘Georges Lautner’.

Stéphane Lerouge : Par fidélité pour les metteurs en scène, tu t’es parfois retrouvé embrigadé dans des aventures improbables. Comment arrive t’on a trouver l’inspiration quand on peut pas dire non à un metteur en scène mais que le film ne décroche pas grand-chose comme idée ?

Philippe Sarde : Quand vous aimez quelqu’un et qu’il y a de la tristesse en lui … ‘Georges’ avait de temps en temps des descentes assez vertigineuses et pourtant si extraordinaire, allez-vous l’abandonner ? Non. Laissez-moi lui dire : « Tu vas t’en sortir et je vais t’aider à t’en sortir parce qu’il faut que moi aussi je m’en sorte. Donc ! On va tous les deux se tenir la main et essayer de s’en sortir ». Avant le tournage de chaque film, ‘Georges’ me raccompagnait chez moi en disant  « il y a un truc qui me soucie : Est-ce que je vais m’en sortir ? » et je lui répondait « Mais Georges, tu me dis cela à chaque fois … TU T’EN SORT, à tous les coup que ce soit raté ou pas. … TU T’EN SORT ! Parce que t’as une technique qui te permettra de t’en sortir et puis je suis là … » (rires).

Inconnu : Que pensez-vous des musiques de film contemporaines ?

Philippe Sarde : J’ai beaucoup moins d'affinités avec la jeune génération. Très peu pour moi le « sound design » des bandes originales qui rapidement sont périmées en deux mois.

FilmClassic : Vous avez contribué énormément au cinéma français. Si vous devez faire le bilan de toutes vos années, qu’est ce qui vous tient le plus à cœur ?

Philippe Sarde : C’est d’avoir côtoyé de véritables professionnels du cinéma. Des artistes, des amis qui se donnaient à fond pour leur métier. Des personnes qui aimaient leur travail et qui aujourd’hui nous ont quitté.

Propos recueilli par FilmClassic